Interview avec Baptiste (part 1) - être journaliste

Interview avec Baptiste (part 1) - être journaliste

In this episode, Gaelle interviews Baptiste, a French journalist. In this first of a 2-part series, Baptiste talks us through the reality behind the camera: the long hours, the poor work conditions, the exhaustion and the emotional drain. Absolutely enlightening for anyone who isn’t working in that profession.

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Transcript of Baptiste.mp3

Gaelle:
Bonjour à toutes et bonjour à tous! Bienvenu dans ce nouvel épisode de Languatalk Slow French. Je suis très heureuse de vous présenter cette interview avec Baptiste. Baptiste est un journaliste et quand j'ai fait cette interview, je pensais pouvoir faire 20 minutes de conversation et en fait, nous avons enregistré pendant 1 h. Donc j'ai pris la décision de diviser, de couper cette interview en deux parties. Donc aujourd'hui, ce que vous allez écouter, c'est la première partie où Baptiste va nous parler de comment il est devenu journaliste et la réalité du travail de journaliste. Et dans une deuxième partie que je vous présenterai dans quelques semaines, vous aurez un autre aspect de son travail et du média que lui a créé. Donc bonne écoute pour cette interview, cette première partie de mon interview avec Baptiste.

Gaelle:
Aujourd'hui, j'ai le plaisir de faire une interview avec Baptiste. Bonjour Baptiste.

Baptiste:
Bonjour.

Gaelle:
Et je vous présente Baptiste parce qu'il a un métier très intéressant. Il est journaliste et il a créé son propre journal. Mais vous allez voir, ce n'est pas n'importe quel journal. Donc nous allons commencer directement dans le vif du sujet. Est-ce que, Baptiste, tu as toujours voulu être journaliste depuis tout petit? Est-ce que c'était un rêve ou pas?

Baptiste:
Oui. Oui oui. Je n'ai jamais imaginé faire un autre métier que celui là. Dès le collège, j'ai pensé à ce métier là et j'ai toujours gardé cet objectif. D'ailleurs, mes parents voulaient que je fasse d'autres études et moi j'ai dit : "Non. Après le lycée, je vais directement en école de journalisme". Ce qui était un peu particulier parce qu'en France il faut normalement avoir un bac plus trois, donc trois années d'études après le bac pour pouvoir intégrer ces écoles là. Il n'y a que quelques écoles qui acceptent après le bac et qui ouvrent leur concours, de ce qu'on appelle nous en France, bac zéro à bac plus cinq. Et tout le monde est mis sur le même pied d'égalité dans un concours. Et moi j'ai dit à mes parents: "je veux tenter ces concours là." Et j'ai eu la chance d'en avoir un et d'intégrer directement une école de journalisme et de de partir à Paris - parce que j'habite à Bordeaux. Du coup, dès l'âge de 17 ans, pour pouvoir vivre mon rêve de devenir journaliste.

Gaelle:
Incroyable! Donc on a plein de choses à reprendre sur ça. Déjà, je suis curieuse. Est-ce que quand tu étais au collège, (au collège, pour les personnes qui nous écoutent, ça veut dire c'est entre onze ans et quinze ans. Donc c'est jeune). En général, les gens de cet âge là, n'ont pas particulièrement un intérêt pour les informations, les médias. Donc quel était ton parcours? Est-ce que toi tu lisais déjà des journaux?

Baptiste:
Et moi j'aimais beaucoup le sport et donc ça a été ma porte d'entrée dans ce métier là, c'était de me dire : "il y a des personnes qui, en fait, regardent le sport et sont payées pour faire ça! C'est absolument génial! C'est absolument ça qu'il faut que je fasse!". Donc ça m'a attiré et ça a été vraiment ce qui m'a envoyé vers ce métier là au départ.

Gaelle:
Donc journaliste sportif, c'était ça qui était plutôt ton objectif au début.

Baptiste:
Et résultat, je n'ai jamais fait de journalisme sportif! Parce qu'arrivé à l'école, j'ai découvert toutes les autres facettes de ce métier là et donc j'ai fait totalement autre chose. J'ai eu deux ou trois fois la chance de faire un peu de sport au milieu de tout le reste, mais finalement pas du tout ce que j'imaginais quand j'étais enfant. Mais c'est ce qui m'a permis de me projeter dans ce métier là et de me dire : tiens, peut-être que ce métier qui observe la vie, qui observe le monde et donc le monde sportif, semblerait me plaire. Moi j'étais déjà un petit peu bavard.

Gaelle:
Bavard, ça veut dire qu'on parle beaucoup. Very chatty.

Baptiste:
Et j'aimais beaucoup le lien avec les autres, s'intéresser à leur histoire, etc. Et donc quand je mettais en relation ce que j'aimais et ce métier là, finalement, je trouvais que ça cochait beaucoup de cases.

Gaelle:
Oui, c'était parfait.

Baptiste:
Et j'ai jamais lâché ce rêve. Peut-être que je l'aurais lâché si j'avais pas eu ces concours. Mais finalement, le hasard fait bien les choses.

Gaelle:
Très bien. Donc un concours, pareil, ce n'est pas un mot qui existe en anglais. C'est un examen, un test, mais qui est compétitif. On est en compétition avec les autres personnes qui essaient de passer le concours. Et donc ce que Baptiste expliquait, c'est que normalement, quand on a fini l'école classique à 18 ans, traditionnellement on commence les études supérieures. Et donc normalement on fait d'abord une licence, donc trois ans, et après on peut rentrer dans une école de journalisme. Mais là, Baptiste a fait un parcours extra spécial en allant directement dans une école de journalisme à 17 ans. Et donc il est parti de chez ses parents de Bordeaux pour aller à Paris. Donc, quel était le nom de l'école de journalisme?

Baptiste:
Elle s'appelait l'ESJ, donc l'École supérieure de journalisme de Paris.

Gaelle:
D'accord. Et qui est j'imagine bien reconnue. C'est une...

Baptiste:
Alors, c'est la plus ancienne école de journalisme du monde.

Gaelle:
Ok, du monde!

Baptiste:
Donc c'est vraiment une école qui est reconnue. Mais en France, on a beaucoup de problèmes dans cette profession et il y a des écoles qui sont, ce qu'on appelle "reconnues par la profession", et d'autres non. Et celle-là aujourd'hui, parce qu'elle a choisi à un moment de devenir privée, etc, elle n'était plus reconnue par la profession au moment où moi j'ai pu la faire. Mais ça restait une école très ancienne et très chouette. Et puis avec une diversité de profils qui pouvaient la rejoindre. Dû au fait qu'on pouvait y rentrer très jeune ou avec cinq années d'études de droit ou d'histoire ou de langues, ...

Gaelle:
Donc les étudiants qui venaient dans cette école avaient des histoires différentes, des passés différents, donc c'était intéressant.

Baptiste:
Et ça représente bien après le métier. Parce que journaliste c'est un métier où on n'a pas forcément besoin d'un diplôme pour pouvoir l'effectuer. Et donc en fait, on retrouve une très grande diversité parmi celles et ceux qui font journaliste. Et donc dès l'école, on avait cette richesse là d'avoir des personnes qui venaient de la France entière et qui avaient fait des études différentes, et chacun avait sa pierre à apporter à un collectif. Puisqu'on était une petite centaine, mais on était regroupés par groupe de 20 après pour la pour les cours. Et pour la petite histoire, malheureusement, cette école a été rachetée il y a deux ans par un milliardaire d'extrême droite, donc c'est un peu compliqué. Moi j'ai après dirigé le groupe des anciens de l'école. Donc j'ai été le président de l'association des anciens de l'école. Mais aujourd'hui, je le suis plus parce que je ne me retrouve pas dans ces valeurs là.

Gaelle:
Alors je ne sais pas si aujourd'hui nous aurons le temps de parler de ça, mais il faut savoir que la situation des médias en France est compliquée, et notamment avec l'influence de l'extrême droite. Peut-être, si Baptiste est généreux dans son temps, nous pourrons faire une autre interview parce que c'est un sujet très très intéressant. Mais peut-être qu'aujourd'hui nous n'aurons pas le temps.

Gaelle:
Donc une fois que tu as terminé cette école de journalisme, donc ça a pris combien de temps? Cinq ans?

Baptiste:
Trois ans.

Gaelle:
Ah trois ans! Ok. Très bien. Donc tu avais seulement 21 ans quand tu.. Quand tu as fini l'école et tu as été officiellement journaliste. Qu'est-ce que tu as fait? Tu as commencé à travailler où?

Baptiste:
Et en fait, on avait beaucoup de périodes de stages pendant l'école.

Gaelle:
Alors stage = Internship.

Baptiste:
C'est un métier qui s'apprend aussi beaucoup sur le terrain. C'est à dire qu'à l'école on donne du fond.

Gaelle:
La théorie.

De la théorie, voilà. On a des cours de pratique, mais au final il faut aller sur le terrain pour pouvoir découvrir ce métier là. Et donc on avait beaucoup de périodes de stage. Et pendant ma deuxième année, j'ai fait un stage dans une chaîne d'information en continu. Donc ce qu'on appelle nous en France chaîne d'information continue, ce sont des journaux qui tournent toute la journée avec des boucles d'information qui se renouvellent tous les quarts d'heure ou toutes les demi-heures.

Gaelle:
Donc, juste pour donner un exemple: voilà, vous allumez votre télévision, il n'y a pas des films, il n'y a pas des séries. C'est juste de l'information tout le temps.

Baptiste:
Toute la journée, toute la journée. Alors, à l'époque où moi je travaillais dans ces chaînes là, c'était 6 h, minuit et demie où il y avait des journaux toute, toute, toute la journée, entre 6 h et minuit et demie. Aujourd'hui, je crois qu'ils sont passés de 4 h à 1 h du matin, donc ils font presque 24 h de direct, en fait, où ils travaillent. Et donc moi, j'ai intégré dans un stage cette chaîne là en étant le correspondant. ÀAlors ce qu'on appelle le correspondant, c'est le journaliste qui est en région. Et donc j'étais à Bordeaux et à cette époque là, en fait, ils faisaient tout depuis Paris. Ça peut paraître très étrange, mais c'était une chaîne qui était entièrement parisienne et ils cherchaient à aller en région. Et donc je suis arrivé au bon endroit au bon moment et on m'a dit: "ben tiens, si tu veux, comme on trouve que tu travailles bien, tu peux rester après ton stage de deuxième année". Et moi j'ai dit: "j'aimerais quand même valider un diplôme". Surtout que mes parents étaient déjà pas très contents que j'ai pas fait les études que je devais faire. Et donc je leur ai dit: "je vais retourner à l'école, mais si vous voulez, comme l'école est sur trois jours pendant ma troisième année, je peux faire quatre jours et demi en gros en stage et deux jours et demi à l'école". Et donc pendant toute ma troisième année, j'ai eu ce rythme là où j'étais à Bordeaux et à Paris.

Gaelle:
Tu as travaillé et étudié en même temps.

Baptiste:
Voilà.

Gaelle:
Ça devait être assez intense et fatigant.

Baptiste:
Mais c'était très chouette. Ça permettait d'apprendre et quand je revenais à l'école, j'avais souvent un petit temps d'avance sur les autres parce que du coup, je vivais déjà ce qu'on était censé vivre après les études.

Gaelle:
Tu avais la pratique en fait. Tu voyais vraiment ce qu'était la réalité du métier. D'accord, donc chaîne d'information continue. Et après?

Baptiste:
Et après et ba ce poste a été créé pour moi et donc je suis devenu le responsable d'une grande région qu'on appelle la Nouvelle-Aquitaine en France.

Gaelle:
Donc, pour nous situer géographiquement, on est...

Baptiste:
Au Sud Ouest. C'est toute la région qui est autour de Bordeaux. Pour ceux qui aiment le vin et qui écouteraient, c'est toute la région qui est autour de Bordeaux. Et en fait, dans ce cas là, en fait, tu es tout seul pour toute une zone géographique. Donc tu as un téléphone, une caméra, de quoi envoyer tes images et quelle que soit l'heure, quelle que soit l'actualité, quel que soit le moment où toi tu as prévu d'être dans ta famille, où tu es en train de dormir, c'est toi qu'on appelle parce que c'est toi qui es dans cette zone géographique là. Et donc on t'appelle à 2 h du matin, à 19 h le soir. Alors que tu as tout préparé pour manger avec ta belle famille qui vient, etc. Et on te dit : "je suis désolé, il y a quelque chose qui s'est passé à 2 h de route et il faut que tu ailles le filmer".

Gaelle:
Alors, juste Baptiste a dit "Quelle que soit l'heure, quel que soit le jour", "quel que soit" means "whatever". Et donc oui, en fait, tu étais "on call". Tout le temps tu pouvais être appelé. Et la région Nouvelle-Aquitaine, c'est une grande région, donc tu pouvais voyager avec ta voiture loin aussi.

Baptiste:
C'était des très grosses journées et beaucoup, beaucoup de voiture. En gros, c'était tout ce qui tournait autour de Bordeaux à 3 h de voiture, donc 3 h aller, 3 h retour. Parfois juste pour faire une petite interview ou quelques images de quelque chose. Voire arriver trop tard et finalement avoir fait le trajet pour rien. Donc c'est.. C'était parfois frustrant et c'était très dur physiquement. Parce que parce qu'il fallait répéter les efforts et il fallait parfois faire 3 h de route vers le Nord et être appelé parce que dans le Sud, à 2 h, il y avait encore autre chose et donc il fallait refaire 5 h de route pour pouvoir redescendre tout le long sans passer chez soi. Il y avait beaucoup de nuits où j'ai dormi à l'hôtel ou dans la voiture, ou des choses.. Ou pas dormir du tout.

Gaelle:
Ça, je pense que c'est une réalité du job, du travail, que personne, si on n'est pas dans ce métier, on n'imagine pas du tout. Quand on parle d'un correspondant - donc les correspondants, c'est un journaliste payé par un média qui est géographiquement à un endroit, un pays. On n'imagine pas, moi, je n'imaginais pas, cette réalité là de: tout seul pour toute une région. C'est énorme!

Baptiste:
C'est ça. Et en plus, moi je suis arrivé au début de la chaîne, donc il y avait peu de moyens. Donc par exemple, il prenait personne le week end pour me remplacer. Donc s'il y avait vraiment quelque chose le week end, il fallait y aller aussi. Et c'était quand même très complexe pour moi, mais aussi pour celle qui est devenue ma femme. Parce qu'il fallait accepter que ce qu'on avait prévu pouvait changer. Ou pas. Mais il y avait toujours cette possibilité là. Et si je prends un exemple, après une semaine très dure, j'avais travaillé toute la semaine, j'avais fait beaucoup de route. Je rentre à Bordeaux et mon chef me dit: "ne t'inquiète pas, ce soir on t'embêtera pas. Repose toi". Et je dis à ma femme; "Viens, on va faire un cinéma". Et habituellement, on calculait tout. On cherchait des cinémas où le portable pouvait capter pour que je puisse être appelé pendant le cinéma si jamais il y avait quelque chose. Et cette fois là, on se dit le film qu'on veut voir, il est dans un autre cinéma, mais c'est pas grave parce qu'il m'a dit repose toi, On a fait le film et 2 h après j'allume mon téléphone et il y avait 30 ou 40 appels en absence.

Gaelle:
Donc 40 fois quelqu'un a essayé de t'appeler et tu n'as pas pu prendre l'appel. Ok.

Baptiste:
Et là je me dis : "j'ai raté quelque chose...". Et effectivement, il y avait eu une prise d'otage à la gare de Bordeaux.

Gaelle:
Une prise d'otages -a hostage situation. Oui, donc un gros événement, pas seulement...

Baptiste:
Un très gros événement.

Gaelle:
...un chien a disparu. Mais non, une prise d'otage!

Baptiste:
Prise d'otage. En plus, c'était la femme du préfet qui était prise en otage. Et le préfet en France, c'est celui qui représente l'Etat en région.

Gaelle:
Oui donc c'est un peu comme le "Governor". "The Governor's wife" avait été prise en otage.

Baptiste:
Et il se trouve que par hasard, elle était dans le wagon où il y avait la personne qui faisait la prise d'otage. Et cette situation, elle résume bien le problème, c'est à dire que tu peux toujours te dire : "oui, là je vais avoir un peu de temps pour me reposer" ou "là je prendrai le temps de faire un repas avec des amis ou avec de la famille". Mais en fait c'est pas toi qui décide, c'est l'actualité.

Gaelle:
Et ce rythme là, tu as réussi à le tenir pendant combien de temps?

Baptiste:
J'ai réussi à faire quatre ans et demi ou cinq ans à ce rythme là.

Gaelle:
Et ça me semble, moi quand je t'entends, je pense que c'est complètement fou déjà de survivre UNE année à un rythme comme ça. Et j'imagine que pour ta femme, qui n'était à l'époque pas ta femme mais ta petite amie, mais ça devait être terrible. Je ne sais pas comment vous avez tenu ensemble! C'est incroyable.

Baptiste:
Ce qui nous a sauvé, c'est qu'elle faisait encore ses études et qu'elle avait des études compliquées puisqu'elle est pharmacienne et que donc elle travaillait beaucoup. Et comme elle travaillait beaucoup, ça me permettait moi de partir plus sereinement. Si aujourd'hui on devait le refaire avec des enfants, bah en fait, ça serait juste pas possible.

Gaelle:
Impossible.

Baptiste:
D'ailleurs, l'ensemble de mes collègues qui le faisaient à l'époque en étant plus âgées étaient divorcés ou se retrouvaient dans des situations incroyables. J'avais un couple d'amis qui étaient tous les deux journalistes, tous les deux dans la même situation que moi, et ça leur arrivait régulièrement, en pleine nuit, de déposer leurs deux petites filles chez les voisins - qui étaient très sympas- pour pouvoir partir en reportage.

Gaelle:
Faire un reportage. Donc c'est vraiment un métier qui casse les gens, qui tue les couples, qui, si on a une famille, on n'a plus de vie de famille. Enfin c'est incroyable, ces conditions!

Baptiste:
C'est un métier qui prend le pas sur la vie personnelle.

Gaelle:
Prendre le pas, ça veut dire qu'il "devient plus important que", qui domine.

Baptiste:
Et où il y a un choix à faire à un moment. Et moi, je l'ai fait. Je suis sorti de ce monde là. Et il y a une chose qui fait tenir beaucoup de journalistes, c'est finalement que c'est un métier qui rend populaire. C'est-à-dire que quand il y a une vraiment très grosse actualité, en plus des images, tu passes à la télé, c'est à dire que tu fais ce qu'on appelle nous "un direct". Ta caméra te filme et c'est toi qui raconte ce qui est en train de se passer. Et donc ça augmente ta popularité. Tes amis t'écrivent, ta famille te dit: "tiens, je t'ai vu à la télé!" Ben oui, c'est mon métier...

Gaelle:
Oui, tu deviens visible et donc aimé et connu.

Baptiste:
Et ça crée énormément de sentiments positifs pour beaucoup de personnes. Et j'ai croisé beaucoup de journalistes qui étaient là depuis longtemps et qui en fait vivaient ça comme une drogue. Parce qu'après c'est très difficile d'arrêter. Parce que les gens ne vous écrivent plus.

Gaelle:
On retourne à l'anonymat en fait. Donc oui, c'est une forme de célébrité.

Baptiste:
J'ai beaucoup d'amis qui pensent que je ne suis plus journaliste parce que je passe plus à la télé. Alors que quand je réussissais à aller en soirée d'étudiant avec ma femme, parce que je ne travaillais pas à ce moment là et que je pouvais y aller, j'étais toujours un peu: "Ah elle a ramené son copain qui est journaliste! Vous vous souvenez, on l'a vu à la télé le matin!", etc et tout... Et c'est vrai que ça devient un peu grisant de ressentir ça. Vous êtes un peu celui qui passe à la télé.

Gaelle:
Donc la notoriété du travail.

Baptiste:
Et ceux qui tiennent, ils tiennent par cette notoriété là.

Gaelle:
So "tenir" dans le sens ceux qui restent en fait. Ceux qui continuent ce travail.

Baptiste:
Ils réussissent à faire passer cette notoriété là devant le fait de créer une vie de famille. Ce qui peut après se comprendre. On peut choisir d'être célibataire, c'est pas une obligation que d'être en couple ou d'avoir des enfants. Ou alors malheureusement ils détruisent leur famille créée en continuant ce job là. Ou ils tombent sur des gens qui se satisfont aussi de ce type de relations.

Gaelle:
Très, très, très flexibles et qui trouvent une satisfaction. Ok. Right donc là on a parlé des réalités dures de ce métier. Donc j'avais une question de "qu'est ce que tu n'as pas aimé dans ce métier?". Je pense que là on a des bonnes idées. Est-ce que, à part sur les conditions de travail, est-ce qu'il y avait aussi des choses que tu n'aimais pas dans le fond, dans dans la manière de faire le travail?

Baptiste:
Il y avait quelque chose que moi je ne supportais pas et qui a fait que par la suite, j'ai changé cette manière là une fois que j'ai été indépendant et que j'ai créé mon propre média, c'est le fait que le journaliste, il vient très souvent voir les gens quand ça ne va pas. Il vient au mauvais moment. Neuf fois sur dix, les gens vont bien, tout se passe bien dans leur vie et ce qu'ils font est très positif. Mais le journaliste, c'est celui qui vient quand ça ne va pas. Et c'est dur! Parce qu'on nous le disait souvent sur le terrain, on nous disait: "vous voyez, quand on vous appelle pour venir montrer quelque chose de bien, vous nous dites "Il n'y a pas le temps". Vous nous dites "Je ne peux pa"s. Ou vous nous dites "ça ne m'intéresse pas"." Et donc finalement, on ne voit majoritairement que des gens en situation compliquée. Et ça demande d'avoir un moral à toute épreuve et de réussir à beaucoup se décrocher de ce qu'on voit sur le terrain quand on rentre chez soi. Parce que on porte un peu le malheur du monde.

Gaelle:
Oui, en fait, on peut facilement être déprimé - depressed. Parce que si on entend toute la journée des histoires terribles, catastrophiques, négatives, oui, ça doit affecter le moral beaucoup.

Baptiste:
Et ça demande aussi de prendre du recul. Parce que prendre du recul nécessite tout de même de rester humain. Parce que ça reste en face de nous des personnes qui ont vécu des choses très compliquées. Et je me souviens de collègues qui, pour moi, avaient des comportements qu'on dit indécents en français. Parce que justement, ils étaient trop décrochés de ce qu'ils vivaient.

Gaelle:
Ils avaient perdu leur sens de l'empathie, leur sens d'une humanité en fait. Ils se protégeaient et donc n'étaient plus sensibles aux histoires qu'ils entendaient.

Baptiste:
Et en interview, quand on faisait des interviews ensemble, je me disais "Waouh! Tu vois ce que tu viens de lui demander?!" Une fois, je me souviens, c'était un procès, un enfant qui avait disparu. Il avait été retrouvé démembré. Et le journaliste qui avait décidé de poser la première question, il avait commencé -à sa maman qui était en interview avec son avocat- et il lui avait dit: "Madame, vous êtes triste?".

Gaelle:
Mon Dieu! Quelle question à poser quand son enfant est mort, a été sauvagement tué!

Baptiste:
Et c'est vrai en même temps qu'il y a un juste milieu à trouver entre: Si tu es trop empathique, tu reviens chez toi et tu as le moral à zéro. Et si tu ne l'es pas assez, tu finis par être la caricature du journaliste qu'on voit dans les films, de celui qui voit le scoop par dessus tout, essaye de faire pleurer les gens devant la caméra parce que ça va plaire, etc. Et c'est une des caractéristiques qu'on n'imagine pas forcément quand on commence ce métier. Parce qu'on voit la recherche de l'information, on voit l'enquête, on voit tout un aspect technique. Mais on ne voit pas un côté très humain où le journaliste il raconte des histoires et il fait le lien entre ce qui se passe et comment on le raconte. Et c'est pas facile.

Gaelle:
Je n'avais jamais pensé aussi à ça. Que, en fait, psychologiquement, c'était très dur et qu'il faut, en fait, comme un médecin, comme un psychologue, un psychiatre, il faut trouver une distance, mais pas trop grande pour rester humain, mais se protéger aussi... Très bien. Donc tout ça, c'est devenu trop dur. Et donc tu as décidé de changer quelque chose? Qu'est-ce que tu as fait?

Baptiste:
Et ça c'est que, après on est parti vivre à Paris avec ma femme qui elle voulait.., avait trouvé un travail à Paris. Donc je suis parti à la rédaction de la chaîne d'information continue à Paris. Et là, c'était presque encore pire que à Bordeaux. Parce qu'en fait, en termes de vie personnelle, c'était la même chose, mais tu partais plus loin et plus longtemps. À Bordeaux quand même, souvent, je rentrais le soir. À Paris, tu es à 30 minutes de finir ta journée de travail et on te pose la main sur l'épaule et on te dit: "Je t'ai réservé un billet d'avion, tu pars quatre jours en Allemagne/ quatre jours dans le sud". Ou on te dit: "tu pars" mais tu ne sais pas quand est-ce que tu reviens, ou... Et là ça demande encore plus de disponibilité. Et en plus, si tu refuses, tu es très mal vu.

Gaelle:
Tu ne peux pas refuser. En fait.

Baptiste:
Tu ne peux pas refuser. Exactement. En fait, quand je suis arrivée à la rédaction parisienne, j'ai travaillé comme un fou pendant trois mois. Je n'avais presque pas eu de jours de congé pendant trois mois, j'avais fait des missions très fatigantes et on avait prévu un week end avec ma femme. Et je me rappelle bien, je dis au gars du planning: "je suis désolé, là j'ai deux jours, je vais me reposer, je suis fatigué". Et ben j'ai plus rien fait pendant une semaine après, en punition d'avoir osé dire non.

Gaelle:
C'est fou... Mais est-ce que le salaire au moins est très bon? Parce que moi j'imagine que des conditions comme ça, on peut accepter si le salaire est excellent.

Baptiste:
Non! Parce que justement c'est.. C'est ce qui rend très fort les patrons de presse, c'est que c'est un métier où il y a beaucoup de monde, où il y a beaucoup de gens qui veulent le faire. Et donc en fait, quand toi tu dis non, il y a toujours quelqu'un qui dit oui. Et donc il y a toujours une solution.

Gaelle:
Et donc c'est une très grande précarisation de la situation parce qu'on utilise en fait les journalistes et on les.. On abuse de leur, de leur temps, de leur énergie, et parce qu'ils sont jetables. You can just throw them away.

Baptiste:
Il y a cette logique-là. Et aujourd'hui, par exemple, sur cette chaîne là, il n'y a presque plus aucun journaliste avec lesquels je travaillais il y a dix ans. Donc c'est pas il y a 30 ans ou 40 ans. Il y a dix ans. En fait, il n'y a plus grand monde qui est là.

Gaelle:
Oui les gens partent. Ils ne peuvent pas rester dans ces conditions.

Baptiste:
Exactement. Parce que les gens sont - on appelle ça en français- essorés. Et puis ensuite, ils passent à autre chose.

Gaelle:
Mais est-ce que ça, c'est vraiment pour les chaînes d'information continue ou c'est vrai dans tous les médias?

Baptiste:
C'est quand même particulièrement vrai dans les chaînes en continu, mais c'est vrai dans beaucoup de médias. Mais les chaînes d'information continue, le fait de devoir être en direct tout le temps pose ce mode de travail. Tu dois être le premier partout. En fait, ton chef ne regarde pas si ce que tu as dit était clair, correct, et bien. Il regarde juste la chaîne d'à côté pour savoir si tu étais le premier à dire ce que tu as dit et à être sur place.

Gaelle:
Donc la qualité de l'information n'est pas là, il n'y a pas de vérification, il n'y a pas le temps de vérifier les informations.

Baptiste:
Exactement. Je me souviens d'une anecdote, c'était...

Gaelle:
C'est à ce point de l'interview que j'ai compris que nous allions parler beaucoup trop longtemps, et qu'il fallait une deuxième partie pour parler du média qu'il avait créé. Et c'est aussi à ce moment là que j'ai réalisé que Baptiste était très bavard. A real chatterbox. Donc voici pour cette première partie. C'est la fin. J'espère que vous avez aimé découvrir la réalité derrière le travail de journaliste. Je sais que moi ça m'a fascinée et un peu choquée. J'espère que vous voudrez écouter cette deuxième partie qui arrivera dans trois semaines. À bientôt.

Learning tips:

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Look out for these words, and learn them:

  • un métier = a job, a profession
  • rentrer dans le vif du sujet (expression) = to get straight to the point
  • le bac = A-levels (exams at the end of Lycée)
  • avoir un bac +3 = to have a bachelor’s degree
  • être mis sur un pied d’égalité = to be put on an equal footing
  • un journal, des journaux = a newspaper, newspapers
  • être bavard = to be chatty
  • ça coche beaucoup de cases = it ticks a lot of boxes
  • un concours = a competitive entrance exam
  • une école reconnue = a recognised school
  • un stage = an internship
  • un métier qui s’apprend sur le terrain = a profession that is learnt on the job
  • une chaine d’information en continue = a rolling news channel
  • le correspond, la correspondante = the correspondent
  • avoir un temps d’avance (sur quelqu’un) = to be one step ahead (of someone)
  • quelque soit = whatever (the time, the case, the situation, …)
  • une prise d’otage = a hostage-taking
  • prendre le pas sur = to take over, to get the upper hand
  • tenir (ex : ceux qui tiennent dans ce travail) = to stick it out (ex: those who stick it out in this job)
  • avoir un moral à toute épreuve = to have a rock-solid mind
  • avoir le moral à zéro = to be at rock-bottom
  • la rédaction (du média, du journal, de la chaine d’information) = the editorial team
  • travailler comme un fou = to work like a dog
  • être essoré, être lessivé = to be worn out, to be exhausted







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